LIBERTÉ


Extrait des Annales de la Franc-Maçonnerie :

----------

LIBERTÉ  -  ÉGALITÉ  -  FRATERNITÉ


Qui n’a pas regretté, un jour, d’avoir omis de relever, lors d’une lecture, telle date se référant à un événement donné. Qui n’a pas perdu des heures, en maintes occasions, à rechercher ce qu’il eût été si simple de noter en temps utile… 


D’où l’idée qui nous est venue, et l’intérêt que nous avons éprouvé en sa mise en application, de ces « Annales » de la Franc-Maçonnerie – une confrérie qui, depuis longtemps, fait l’objet de nos loisirs, de nos préoccupations, et de nos passions. Il s’agit, comme l’indique tout bon dic­­tionnaire de langue française, au mot « Annales », d’une liste d’évé­­nements tenant compte de leur ordre chronologique. 


Rapportons ici le premier « élément » qui a retenu notre attention et a été, en quelque sorte, la source de notre ouvrage. Nous voulions savoir quand la Franc-Maçonnerie avait pris pour devise la triade : « Liberté - Égalité - Fraternité », et du même coup si la République Française l’avait faite sienne antérieurement, ou postérieurement. Simple envie de rendre à César ce qui appartient à César. Nos recherches nous ont permis d’établir, dans l’ordre chronologique, les faits suivants :


✔ Des Lettres Persanes de Charles Louis Condat, baron de La Brède et de Montesquieu (1689-1755), parues en 1721, au Contrat Social de Jean Jacques Rousseau (1712-1778), publié en 1762, les œuvres philosophiques du siècle des Lumières n’ont guère fait état que d’aspirations humaines à la liberté et à l’égalité ; en ignorant totalement celles que pouvaient avoir leurs auteurs pour le concept de la fraternité. Pour Rousseau, d’ailleurs : «Si l’on cherche en quoi consiste précisément le plus grand bien de tous, qui doit être la fin de tout système de législation, on trouvera qu’il se réduit à ces deux objets principaux, la liberté et l’égalité. » 


✔ 1789 (26 août) - L’Assemblée nationale, après avoir débattu sur un texte que lui soumet Jérôme Champion de Cicé (1735-1810), ancien garde des sceaux de Louis XVI, adopte une Déclaration des Droits de l’Homme stipulant que : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. » 


« La liberté, souligne encore le texte dont on attribue à tort l’origine au marquis de La Fayette, consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. » De fraternité il n’est point ici question.


✔ 1791 (27 avril) - Maximilien de Robespierre (1758-1794) monte à la tribune de l’Assemblée Nationale pour y prononcer son fameux Dis­cours sur l’organisation des Gardes Nationales. L’orateur recommande que les Gardes portent sur leur poitrine : « Le Peuple français » et, au-dessous, « Liberté, Éga­lité, Frater­nité ». « Les mêmes mots, dit-il, seront inscrits sur leurs drapeaux qui porteront les trois couleurs de la nation. » Sa demande, toutefois, n’est pas prise en considérationo; et aucune suite ne lui sera jamais donnée.


✔ 1793 (21 juin - première année républicaine) - Récemment nommé maire de Paris, après avoir été ministre de la guerre, Jean Nicolas Pache (1746-1823) donne l’ordre de placarder sur les murs de la ville la formule : « Unité et Indivisibilité de la République - Liberté, Égalité, Fraternité ou la Mort ». Les manuels scolaires ne précisent pas si la décision municipale a été appréciée par la population.


✔ 1793 (7 août) - La Loge Les Amis Réunis, à l’orient de Lille, délivre un diplôme au frère Joseph de Hauterive où la formule initiale « Au nom et sous les auspices du Sérénissime Grand Maître » a été grattée et remplacée par celle-ci, plus révolutionnaire : « Au nom et sous les auspices de la Liberté, de l’Égalité et de la Fraternité. »


✔ 1793 (8 novembre) - Montant sur les marches de l’échafaud, Madame Roland, alias Jeanne Philipon, vicomtesse Roland de la Platière (1754-1793), s’écrie sans regrets ni lamentations : « Ô Liberté, que de crimes on commet en ton nom ! »


✔ 1795 (24 Juin) - On peut lire l’inscription « Liberté - Égalité - Fraternité », en tête d’un compte rendu d’assemblée de la Grande Lo­ge de France, dite de Cler­mont, tenue « l’an 7595, le 24ème jour du 4ème mois » et de « l’ère républicaine, l’an 3ème de la Répu­bli­que une et indivisible le 5ème jour thermidor ». Elle y remplace la maxime si fréquemment utilisée avant la Révolution : « Union - Force - Salut ». Ce 24 juin marque la reprise des travaux, postrévolutionnaires, de l’obédience. La liberté, l’égalité et la fraternité sont désormais dans l’air du temps ; mais ne constituent pas encore une devise, c’est-à-dire une « figure emblématique », comme nous l’affirme si bien le dictionnaire.


✔ 1848 (25 février) - Louis-Philippe Ier, roi des Français, vient d’être chassé de son trône par les Trois Glorieuses du peuple. La monarchie laisse la place à la (seconde) République. Mem­bre du gouvernement provisoire, Louis Blanc (1811-1882), qui sera, plus tard, initié franc-maçon, fait solennellement adopter par celui-ci la devise « Liberté - Égalité - Fraternité » – qui sera inscrite dans sa Constitution comme «oprincipe de la Répu­bli­que ». 


Il s’agit bien ici d’une « devise »… républicaine.


✔ 1848 (6 mars) - Mais, envoyée auprès des membres du Gou­vernement provisoire, une députation du Grand Orient de France n’hésite pas à souligner, dans son adresse, que « Les francs-maçons ont porté de tout temps, sur leur bannière, ces mots : Liberté, Égalité, Fra­ternité ». Ceux-ci vont donc, dès lors, se présenter comme les initiateurs de la devise. 


✔ 1849 (10 août) - Promulgation de la première Cons­ti­tution, jamais établie sous ce vocable spécifique, par le Grand Orient de France ; celui-ci y proclame solennellement « l’e­xis­tence de Dieu et l’immortalité de l’âme », avant de souligner : « Elle [la Franc-Ma­çon­nerie] a pour devise : Liberté, Égalité, Fra­ter­nité. » 


Voici, clairement énoncée, la devise maçonnique… Il ne peut être mis en doute qu’elle est républicaine : elle date du 25 février 1848, si l’on s’en réfère à Louis Blanc. Du 4 novembre 1848 si l’on préfère s’en rapporter à la promulgation officielle de la Constitution de la République.


De la République à la Maçonnerie


Il ne fait donc aucun doute que la République française a bien donné sa devise à la Franc-Maçonnerie ; et non le contraire. Mais on débattra encore longtemps, toutefois, sur le point de savoir qui a inspiré l’autre… Il nous a fallu des jours pour établir, par des preuves formelles, cette courte liste de dates et de faits. 


D’aucuns penseront, à ce propos, que nous aurions gagné du temps en nous informant sur Internet. A cela nous répondrons que si l’on frappe le mot « Liberté » sur Google, on n’obtiendra pas moins de 108 millions de fichiers… De quoi occuper de longues nuits d’hiver.


Avec cette courte étude de la devise républicaine, ou maçonnique, la voie du chercheur que nous étions en passe de devenir était tracée. Il a suffi, pour établir la présente « Chronologie », de consulter minutieusement des quantités d’ouvrages et de documents pour évoquer quelque 4 800 dates, faits ou événements ma­çonniques, dont beaucoup restent méconnus. 


Nous espérons, par cette initiative, toute personnelle, rendre service à tous les maçons qui, s’intéressant à l’histoire, donc au passé de leur Ordre, n’ont ni le temps ni l’envie d’effectuer, eux-mêmes, de longues et fastidieuses recherches.


A Claude-Antoine Thory


En mettant notre ouvrage en chantier, nous avons eu une pensée émue à l’égard de notre maître, Claude Antoine Thory (1759-1827) qui, en 1815, écrivait en introduction de ses « Acta Latomorum » – dont nous avons repris le titre :


« Une opinion généralement répandue parmi les Maçons français, accréditée par des auteurs distingués, c’est qu’il est impossible d’écrire une histoire générale de la Franche-Maçonnerie, appuyée de dates et de faits authentiques. Mr Nicolas [de] Bonneville a prétendu que dix âges d’hommes ne suffiraient pas à une pareille entreprise : d’autres l’avaient dit avant lui, d’au­tres encore l’ont répété depuis ; de sorte que, jus­qu’aujourd’hui, ceux des membres de l’Association qui, par leurs lumières, pouvaient, avec succès, se charger de remplir cette tâche, ne l’ont pas essayée, persuadés qu’elle était au-dessus de leurs forces.

« En recherchant quelles sont les véritables causes de ce découragement, nous avons cru les trouver dans l’extrême difficulté qu’on éprouve, ordinairement, à se procurer les ouvrages, les mémoires secrets ou publics, les écrits didactiques ou polémiques, enfin toutes les autres pièces imprimées ou manuscrites sur l’histoire de l’Institution… »


Il y a deux siècles, Thory faisait œuvre de novateur. Nous n’avons aujourd’hui que la prétention d’être son élève, en apportant une pierre supplémentaire mais néanmoins, croyons-nous, utile à l’édifice historique, que celui-ci avait entrepris de construire.


Nos Sources


Certains utilisateurs de nos « Annales » regretteront, de toute évidence, que nous n’ayons pas – à l’instar d’ailleurs de Thory – cité plus clairement ou abondamment nos sources et références pour chaque date ou événement évoqué, identifié les lieux de conservation des documents utilisés, précisé les cotes. Nous avons hésité, puis finalement abandonné l’idée d’être précis au détail près, dans la crainte de livrer un ouvrage fastidieux à consulter et à interpréter.


Mais que nos lecteurs se rassurent, toutefois. Nous nous sommes fait un devoir, dans nos différentes lectures d’ouvrages et de documents imprimés ou manuscrits, de recouper minutieusement toutes nos informations et, faute – dans certains cas – de toute certitude, nous avons tenu à souligner le caractère incertain ou légendaire du fait rapporté.


Pour le plaisir, nous indiquerons que l’origine de nos citations repose dans notre bibliothèque et nos archives personnelles, à la bibliothèque et dans les archives du Grand Orient de France, de la Grande Loge de France, des Suprêmes Conseils du 33e degré des États-Unis, Juridictions Nord et Sud, ainsi qu’au Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale de France. 


Nos lectures ont, aussi bien, été faites en français qu’en anglais, ce qui nous a permis de réunir, dans une même chronologie de dates et d’événements, la Franc-Maçonnerie française et ses sœurs anglo-saxonnes et américaines.

Quoi qu’il en soit, nous acceptons volontiers tous les reproches, quels qu’ils soient, gardant présent en notre esprit ce principe cher selon lequel seuls ceux qui entreprennent sont susceptibles de connaître l’erreur et, bien entendu, la critique.


Guy Chassagnard


© Guy Chassagnard 2020